Nuance

La langue anglaise fait une distinction entre les mots “consciousness” et “awareness”, traduits tous les deux en français par conscience.

Or “mindfulness”  – une qualité de l’attention – est plus en lien avec “awareness” que “consciousness”; ce qui fait que la traduction “pleine conscience” peut laisser à désirer – pas seulement selon l’opinion de l’auteur de ce site.

Tiré d’un entretien avec Fabrice Midal, un philosophe français contemporain:

On commence en effet à comprendre que cette qualité d’attention change tout. C’est cela que les Anglo-Saxons nomment la « Mindfulness » qu’on traduit de manière absurde en français par « pleine conscience » («consciouness). Or il ne s’agit pas d’être conscient des choses mais d’être avec les choses. Quand je discute avec vous, je suis attentif à ce que vous dites mais aussi à d’autres aspects de la situation comme la façon dont vous êtes assis, le ton de votre voix… Je ne cherche pas à avoir conscience de vous — ce qui serait au fond assez claustrophobique et peu naturel — mais d’être avec vous et en rapport à ce qui nous rassemble.

et plus plus loin:

Ce n’est pas un hasard.  Méditation a pour racine « med » que l’on retrouve dans médecin et qui veut dire prendre soin. Méditer c’est être avec quelque chose, s’ouvrir à quelque chose. Je ne dis pas évidemment que la méditation de présence attentive (Mindfulness) est la même chose que la méditation chez Descartes. Mais il y a le souci commun de faire une expérience plutôt que d’être dans une pure conceptualisation abstraite. Or on ne s’ouvre au monde qu’en faisant une expérience. Au fond, les méditations de Descartes, son Cogito (« Je pense, donc je suis »), offrent une expérience inouïe sur que veut dire : être un être humain. C’est là le génie de Descartes. Je ne suis ouvert à quoi que ce soit qu’en étant présent au fait que je sois.

 

Claude Berghmans, dans son livre “Soigner par la méditation”, élabore amplement sur la question:

Précisons de manière introductive, et dans un souci de clarification, que le concept de pleine conscience tel qu’il est traduit en français évoque directement la notion de conscience à la différence du terme anglais d’origine mindfulness. Cette traduction française peut entraîner des difficultés de compréhension de la notion de pleine conscience et nécessite de faire un bref rappel sur la notion de conscience, afin de mieux comprendre par la suite le terme de pleine conscience tel qu’il a été traduit et qui souvent est perçu d’une manière trop globale pouvant ainsi altérer son sens premier.

D’un point de vue étymologique, le mot français conscience vient du latin conscientia qui est formé de cum  qui signifie “avec”, et de scientia, qui signifie “science”. De manière générale, la conscience est la faculté mentale de percevoir les phénomènes, sa propre existence ou ses états émotionnels. Si par exemple je suis triste, heureux et si je me rends compte que je suis triste ou heureux, je prends conscience de mes états affectifs.
Mais le terme conscience a différentes origines liées au sens attribué à ce concept. Dans l’étude de la notion de conscience, il est important de distinguer d’une part Ia conscience en tant que phénomène mental lié à la perception, aux constructions et aux représentations mentales, qui comprend la conscience du monde en relation avec la perception du monde extérieur, et d’autre part la conscience de soi et de ce qui se passe dans I’esprit d’un individu, c’est-à-dire ses activités mentales (perceptions internes du corps, identité du Soi, opérations cognitives).

Le premier sens sous lequel la conscience peut être étudiée correspond à la représentation du monde et les réactions de l’individu face à celui-ci. On parle alors de conscience du monde, que I’on retrouve dans le terme anglais awarenes.*  C’est ce sens qui est évoqué dans des expressions comme “perdre conscience”, ou à l’inverse “prendre conscience”. Le terme anglais aware, d’après l’Oxford English Dictionary est un ancien mot anglais qui signifie  être “éveillé, être surses gardes, se rendre compte”, à la différence du mot awareness qui n’est signalé qu’à partir du XIX siècle et qualifie le registre de I’attention et de son rnaintien, de sa garde et de sa stabilisation. Condillac (1746) va introduire la notion d’attention, de conscience qualitative différentielle qui répond assez bien à la qualité attentionnelle de l’awareness, ainsi qu’à la recherche de son maintien.
Mais définir l’awareness en termes d’attention uniquement pourrait laisser penser que I’on a à faire un acte cognitif ponctuel, à une visée focalisée et déterminée. Il s’agit plus d’une vigilance ouverte, d’un accueil de type panoramique. Awareness correspond donc à une conscience de base minimale graduelle et ouverte, et se distingue de la conscience plus médiate et réflexive que I’on trouve dans consciousness, donné par Locke (1690/1972) aux activités réflexives de l’esprit.

C’est ce second sens sous lequel la conscience peut être étudiée qui correspond aux représentations de sa propre existence, la conscience de soi et de ses états mentaux. On parle alors de conscience de soi, ou de conscience réflexive, que I’on retrouve dans la terminologie anglaise par le terme consciousness. Ce que Locke (1690/1972) appellera le sens interne, internal sense, et qui correspond à la mémoire où se retrouvent les états de conscience et où se constitue I’identité de celle-ci au travers du flux continu des perceptions.

En termes de traduction française, le terme consciousness  a d’abord été traduit par “sentiment” ou “conviction” et I’expression to be conscious par “être convaincu”. On constate donc deux termes distincts, awareness  et consciousness  qui sont utilisés pour parler de ce que la langue française qualifiera uniquement de “conscience”. Ce terme français qui apparaît plus tard fait suite à un réel changement linguistique profond. En effet, il était très difficile pour la fin du XVII siècle de trouver un mot dans la langue française qui traduise le néologisme de Locke, c’est-à-dire le mot anglais consciousness qui sera traduit en latin par le terme conscientia. Seuls les mots “sentiment” et “conviction” pouvaient être utilisés pour rendre compte du terme anglais. Or il s’avère que souvent ces termes ne pouvaient rendre compte de la pensée de Locke qui fait dépendre I’identité personnelle de l’acte de I’homme. Par conséquent, le terme “conscience” seul a été utilisé.

Cet éclaircissement nous permet de souligner I’importance de la traduction rapide du terme mindfulness, par pleine conscience. Sous I’angle linguistique, le terme de pleine conscience sous-entend à la fois une notion de plénitude de la conscience et évoque, par opposition, une non-plénitude, une conscience non pleine qui reste difficile à entrevoir et qui pourrait s’apparenter à un état d’esprit non attentionné ou non présent, non attentif. Le terme mind traduisant la notion d’esprit et non d’âme, lui-même traduit par soul dans la terminologie anglaise, a donné par extension le terme mindfull, traduit par attentif et pleine conscience qui se traduit par attention vigilante. Mindfullness  a donc été traduit par pleine conscience, alors que certains comme Varela et al. (1993) utilisent plus la traduction en termes “d’attention vigilante”. On voit donc que le terme de pleine conscience tel qu’il est véhiculé dans la littérature peut entraîner une difficulté de compréhension. Une traduction plus appropriée pourrait être plus pertinente avec le terme de “présence attentive” telle qu’on la retrouve dans le bouddhisme ou “d’attention vigilante” , qui souligne I’aspect attentionnel de la conscience awareness  déjà évoqué par Condillac (1746) et qui souligne plus I’importance accordée à l’attention et à l’observation des  états mentaux.

 

* Les caractères gras sont de l’auteur de ce site.

 

Références:

“La méditation a des effets profonds parce que paradoxalement elle ne sert à rien”. Un entretien avec Fabrice Midal. Lire l’article au complet. (valide le 2015-03-31)

Claude Berghmans. Soigner par la méditation. Elsevier Masson. 2010, 208 pages, pp. 14-16.